Parutions 2013 Janvier-Février
Présentation
© Europe / JSSP
Depuis la disparition de Claude Lévi-Strauss (1908-2009), les volumes d’hommage, biographies
et autres études critiques, déjà assez nombreux de son vivant, se sont multipliés,
comme si cette littérature secondaire voulait, par son flux intarissable, prolonger encore l’exceptionnelle longévité et productivité du fondateur de l’anthropologie structurale — en lui érigeant un formidable mémorial de papier, à l’aune tant de sa place éminente dans l’histoire intellectuelle du XXe siècle que du prestige de vieux sage qui l’auréolait les derniers temps —
tels les « trésors nationaux vivants » de ce Japon qui le fascinait.
Cependant les ethnologues nous ont appris combien étaient ambivalents les pompes et honneurs voués aux défunts, surtout illustres. Derrière les solennités qui célèbrent à l’envi leur mémoire
et les promeuvent au statut d’ancêtre, ne dissimule-t-on pas aussi — plus encore, qui sait ? —
le désir de s’assurer qu’ils sont désormais définitivement installés dans l’au-delà, à bonne
distance des vivants et ne viendront plus les troubler par d’intempestives apparitions ?
L’analogie semble particulièrement pertinente en ce cas, non seulement en raison de l’ampleur exceptionnelle que le phénomène de célébration a prise, mais aussi parce qu’il a accompagné
un changement de statut intellectuel de l’homme et de l’œuvre. Plusieurs signes indiquent
en effet que l’entrée de Lévi-Strauss au panthéon de la littérature entérine assez largement
son expulsion du domaine de la science vivante, la figure rassurante du penseur détaché,
esthète et mélancolique, obnubilant les traits par trop acérés de l’inventeur d’une méthode
qui avait bouleversé radicalement le champ du savoir — et passablement ébranlé les certitudes
sur lesquelles reposait depuis longtemps la conception occidentale de l’homme et de ses formes de vie sociale. L’image du philosophe, fût-il d’humeur pessimiste, veillant au chevet
d’une l’humanité en péril, n’aura-t-elle pas opportunément permis de faire oublier les thèses iconoclastes d’un théoricien sans concession ? Et n’assiste-t-on pas à un mouvement indéfiniment reconduit pour dissocier l’homme de la méthode et exclure l’œuvre des débats actuels ?
Cette insistance maniaque à inscrire, serait-ce sous couvert d’hommages et de commentaires élogieux, l’auteur et ses livres dans un passé à jamais révolu, sont peut-être en eux-mêmes significatifs du caractère douteux de l’entreprise ; sans être exagérément freudien, on ne peut qu’être surpris du zèle déployé à marteler la caducité d’une pensée, pourtant censée n’avoir plus aucune pertinence dans les questionnements actuels, de l’acharnement mis à rappeler
— et rappeler encore — que cette page est bel et bien tournée. Derechef vient à l’esprit
le caractère volontiers compulsif des comportements de deuil, dont l’insistance et
la méticuleuse application trahissent la menace que font peser sur le monde des vivants
les spectres mal conjurés.
Si les gloses s’accumulent toujours et toujours, n’est-ce pas aussi à proportion de la résistance d’une œuvre qui a encore son mot à dire et qu’il n’est pas si facile de réduire au silence en l’étiquetant une fois pour toutes comme un chapitre révolu de l’histoire de la pensée ?
La relecture de Lévi-Strauss ne pourrait-elle permettre de faire ressurgir des questions
que l’on rêvait d’avoir soigneusement enterrées, mais dont l’importance reste patente ?
Le supposer justifie que l’on rouvre le dossier…
ÉTUDES ET TEXTES DE
Bernard Mezzadri, Vincent Debaene, Wiktor Stoczkowski, Marcel Drach,
Françoise Héritier, Fernanda Peixoto, Luisa Valentini, Eduardo Viveiros de Castro,
Emmanuel Désveaux, Gildas Salmon, Frédéric Keck, Marcel Detienne,
Claude Calame, Carlo Severi, Marie Mauzé, Lucien Scubla.
CAHIER DE CRÉATION
Lorine Niedecker, Theodore Roethke, Wendell Berry, David George,
Dìnos Christianòpoulos, Jean-Joël Lemarchand, Marc Pondruel
CHRONIQUES